Précarité dans le secteur informel
A défaut d’accéder à un travail décent, de nombreux candidats à l’embauche se sont réfugiés dans le secteur informel. Mais leurs revenus restent précaires alors que la contribution de l’informelle au développement du pays est non négligeable écris Reinnier Kazé.
Reportage
Précarité dans le secteur informel
par Reinnier Kazé
A défaut d’accéder à un travail décent, de nombreux candidats à l’embauche, jeunes comme vieux, se sont réfugiés dans le secteur informel. Mais leurs revenus restent précaires, ne pouvant pas leur assurer une vie décente alors que la contribution de l’économie informelle au développement du pays est non négligeable.
Plus on se rapproche du marché central de Douala, plus les artères qui y mènent se font étroites, et la circulation devient difficile. Conducteurs de benskin (motos-taxis) et de taxis se fraient tant bien que mal un passage dans la cohue, sur fond de klaxons. Clients et vendeurs ambulants se bousculent, se marchent sur les pieds, non sans échanger à l’occasion des paroles peu amènes. A proximité d’un tas d’immondices, havre de mouches, Jacqueline S. expose sur un étal des fruits : pastèques et papayes. “Les ordures nous dérangent mais on n’a nul par où s’installer car toutes les places dans le marché sont prises, explique-t-elle. ” A 45 ans, elle en a consacré une vingtaine au petit commerce. “Je suis là depuis mon mariage, dit-elle dans un sourire qui cache mal sa frustration. Les affaires sont de plus en plus difficiles mais Jacqueline s’accroche. “C’est le maintien, mon frère » lance-t-elle. ”
Comme Jacqueline, de nombreux Camerounais, jeunes, moins jeunes, et même des déjà vieux, se sont rabattus sur le secteur informel pour survivre. ” Beaucoup de personnes sont exclues du secteur formel de l’économie ou ont peu de chances d’y travailler à cause de l’étroitesse de celui-ci … Dans ces conditions, les candidats à l’embauche s’orientent régulièrement vers les activités indépendantes de débrouillardise.”, explique le professeur Kengne Fodouop, chercheur à l’université de Yaoundé I et auteur de l’ouvrage « Le marché de la friperie au Cameroun », paru en 2005 chez L’Harmattan. Le secteur informel connaît un véritable explosion avec, d’après une étude menée par le professeur Fodouop, 247 activités différentes dans l’agriculture, le petit commerce, les services, les transports, l’artisanat, etc.
Selon la même étude, ce secteur “intéresse environ 80% de la population active employée. “Il contribue à hauteur de 45% à la richesse nationale. L’Institut national de la Statitique, lui, parle de plus de 90% de travailleurs qui exerçaient leur activité principale dans le secteur informel en 2005. Des chiffres qui sont loin de faire l’unanimité. “Je n’ai pas réalisé d’étude sur la question mais je trouve le taux de 80% important voir surprenant, réagit Dr Edouard Ako, économiste. ” “C’est un taux que j’ai obtenu après plusieurs recoupements, assure pour sa part le professeur Fodouop. ”
Précarité. Reste que la plupart des acteurs de l’économie informelle évoluent dans des conditions difficiles, passant des journées entières à travailler pour de maigres et aléatoires revenus. Avec un capital de 10000 FCFA, Jacqueline S,. par exemple, dit gagner difficilement 1000 FCFA jour. “C’est pas beaucoup mais ça m’aide à donner l’argent de poche aux enfants, confie-t-elle. ” D’après l’INS, la moitié de la main-d’œuvre informelle gagne mensuellement moins de 11 000 FCFA, ce qui représente plus de la moitié du SMIC fixé à 23 500 FCFA.
Joseph E. fait certainement partie de cette moitié. Incapable de payer un loyer, il loge avec sa femme chez son cousin. Face à la chute des prix du café, il a quitté son village, à 47 ans. Et depuis plus de 3 mois, il vend des vis à la « bourse » de la ferraille de Douala, communément appelé marché de la casse.
L’économie informelle est la seule opportunité pour ses acteurs et leurs familles de ne pas sombrer dans la misère absolue. “…Pour des centaines de milliers, voire des millions de Camerounais, le secteur informel a été et demeure l’unique moyen d’acquérir un revenu monétaire, donc un moyen de vivre aussi modeste soit-il, précise le professeur Fodouop. ”
Dans ce secteur, il est difficile de songer à la retraite. ” Vous me demandez si je vais prendre ma retraite , s’interroge Edmond K., un vendeur de beignets de 62 ans ?Et puis je vais manger quoi? ”
Pas de Sécu. L’écrasante majorité des acteurs de l’économie informelle ne dispose ” d’aucun régime d’assurance et de sécurité sociale. ” Elle est donc livrée à elle-même en cas d’accidents de travail, de maladie. Au Cameroun, pourtant, toute personne, en auto-emploi ou salarié, a la possibilité de payer des cotisations à la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale- CNPS et de bénéficier de ses prestations.
“Si je n’arrive pas à me nourrir convenablement, je ne vois pas avec quoi je vais payer des cotisations à la CNPS, rétorque Edmond K. ” Jacqueline, elle, n’est tout simplement pas au courant de l’existence d’un mécanisme de protection sociale. Dans le secteur informel, beaucoup sont comme Jacqueline.
Certains opérateurs du secteur informel paient des impôts. Et ils n’ont de cesse de se plaindre du fisc. “Ces gens nous donnent beaucoup de fil à retordre, se plaint sous anonymat un propriétaire d’une petite boutique de vente de matériel électrique. Actuellement, je suis sous le régime de l’impôt libératoire mais le fisc veut me reclasser sous le régime de la patente. ” Du côté du fisc, on évoque le fait que “beaucoup de petits malins se réfugient dans le secteur informel pour ne pas avoir à payer les impôts.” D’après l’INS, le montant des impôts non versés au fisc par les acteurs de ce secteur était estimé en 2004 à 133 milliards de FCFA, y compris les pertes liées à la contrebande.
Oeuvrant entre autres en faveur du développement de l’Afrique, la Fondation Africavenir a organisé, début décembre 2006, un débat sur la thématique de l’avenir de l’économie informelle. Invité, le professeur Fodouop a mis en garde contre une suppression brutale de cette économie. Pour lui, le vrai défi de l’heure est plutôt de voir “comment contribuer à la création d’un secteur informel résolument rentable … ”
Dr Edouard Ako soutient de son côté qu’on ne peut pas compter sur ce secteur pour le développement économique du pays. ” Le secteur informel, affirme-t-il en effet, n’est qu’une voie de transition. Il ne peut demeurer comme tel et servir de tremplin pour le développement économique. Au plan macro-économique, l’Etat a tout intérêt à faire entrer ce secteur dans la légalité. L’un des avantages de cette mutation serait l’amélioration du taux de fiscalité. Et la bonne politique fiscale consisterait à fixer des taux d’impositions raisonnables et variables. ”
Reinnier Kazé